Les nouveaux maîtres de l’école libre

« Quels pédagogues nous étions, quand nous n’avions pas le souci de la pédagogie ! » Daniel Pennac, Comme un Roman

Lorsqu’elles ont fait la promotion de la réforme du collège, les autorités de l’Enseignement privé sous contrat se sont signalées par l’usage d’un lexique nouveau. Dans La Croix du 19 mai 2015, Pascal Balmand affirmait que le projet porté par Najat Vallaud-Belkacem assurait un « croisement des disciplines et des savoirs » qui s’accordait « à la logique du socle commun ». Dans le même journal, Caroline Saliou, Présidente de l’Apel, déclarait de son côté le 11 mai 2015 que la réforme produirait « plus de liberté accordée aux équipes, davantage de travail interdisciplinaire ». Surprenantes de la part de responsables de l’école libre, ces expressions témoignaient d’un fait nouveau : le pédagogisme venu de l’Éducation nationale était parvenu à la tête de l’école libre. Fort de ce constat, il convient alors de s’interroger sur l’origine et les effets de cette intrusion. Dans l’enseignement privé sous contrat, les questions éducatives peuvent-elles se penser librement ? Si oui, que peut proposer l’Église de notre temps, via ses structures éducatives, à un monde qui semble dépourvu de maîtres ?

Une école sans savoir : petite histoire du pédagogisme français

Le pédagogisme, doctrine qui entend instruire en se dispensant de connaître, prend sa source dans la pensée de Rousseau. Dès le début de L’Émile, le philosophe affirme que, « puisque tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses », « tout dégénère entre les mains de l’homme ». Pélagienne en ses fondements, la critique de la culture débouche sur une condamnation de la lecture qui s’énonce en ces termes : « Je hais les livres, ils n’apprennent qu’à parler que de ce qu’on ne sait pas. » Paradoxale de la part d’un auteur prolifique, la formule proclame la vanité de toute culture, perçue comme aliénante et inadaptée. S’emparant de ces prémices, Célestin Freinet, instituteur dont la pensée habite les murs de nos écoles, conçoit et échafaude un enseignement dénué de maîtres. « C’est l’enfant lui-même », affirme-t-il, « qui doit s’éduquer ». Posant le principe d’une constitution autonome des savoirs, il stipule que « le centre de l’école n’est plus le maître, mais l’enfant ». Ayant fait fortune en divers centres de formation, la pensée de Freinet pénètre le système scolaire et impose des pratiques devenues poncifs : classe sans estrade, auto-correction de l’élève, disparition des notes remplacées par un système de feux rouge, vert ou orange … Le coup final sera porté par Pierre Bourdieu, sociologue devenu Mentor des I. U. F. M. A lire ce dernier dans Les Héritiers, le système scolaire ne serait que perpétuation d’un clivage de classes, l’école maintenant une ségrégation qu’autorise et justifie « l’idéologie du don ». Plus juste et plus approprié serait, aux dires du sceptique, un système qui, plutôt que d’évaluer, punir et sanctionner, se contenterait « d’organiser » dans l’enseignement « toute l’action présente par référence aux exigences de la vie professionnelle ». Strictement utilitariste, le projet de Bourdieu refuse la formation générale des esprits pour ne plus faire de l’école qu’une antichambre de la vie sociale. Marquant au point de se faire évidence, l’ensemble de ces préceptes a eu pour effet de renverser la conception classique de l’école : l’élève devient le maître, le savoir n’enseigne rien, la classe c’est le monde. Les fruits de cette utopie sont connus et depuis longtemps à l’œuvre en notre monde : enfants aliénés à leurs désirs propres, maîtres dénués de légitimité, invasion du monde social dans le sanctuaire de l’école. Conséquence de cette falsification, nous vivons à l’ère satisfaite et proclamée de la connaissance inutile.

Le pédagogisme au cœur de l’école libre : sidération nouvelle pour des idées anciennes

Fidèle à la tradition éducative qui habite et nourrit l’histoire de l’Église, l’école libre resta longtemps sourde à ces sirènes. Un acte fort cependant fut, lors des assises nationales de l’enseignement catholique de décembre 2001, la création d’ « Observatoires pédagogiques, sociaux et pastoraux ». En sa fondation, cette instance entendait assurer la « cohérence entre l’innovation pédagogique, les relations entre les personnes et les finalités éducatives ». Dans le but de faire face à la crise de la transmission, les responsables de l’école libre entendaient surmonter les difficultés pastorales et scolaires par l’artifice et la technique. La porte ayant été ouverte, les pédagogistes s’engouffrèrent dans le temple. En 2012, le site de l’enseignement catholique se dotait d’un onglet intitulé « réseau des observatoires pédagogiques » et conçu comme « espace de partage et de travail collaboratif ». Animé par Yves Mariani, membre de l’Observatoire national de pédagogie de l’enseignement catholique, l’espace dédié se consacrait à la diffusion de la bonne parole. Ainsi, dans un article intitulé « Nous sommes tous acteurs des changements d’ère », ce dernier affirmait : « la connaissance n’est pas l’apanage des experts ; dans la « société du co » qui peut advenir, qui est déjà en marche, la connaissance est le résultat de l’échange ». Historique consécration de cette inflexion, l’enseignement catholique organisait, les 12 et 13 mars 2015 au collège des Bernardins, un colloque intitulé « Savoirs en questions et questionnement du savoir ». Centrées autour de la difficulté de l’apprentissage, ces journées reprenaient à leur compte la doxa des didacticiens de la rue de Grenelle. S’achevant sur des « ateliers de savoirs croisés », le programme des deux journées invitait à partager « une expérience de transdisciplinarité ». Perceptible en la création d’un organe censé penser les questions éducatives, le pédagogisme s’immisçant au cœur de l’école libre consacre la vacuité des enseignements disciplinaires, symptôme et conséquence de la remise en question du savoir. De toutes les défaites, la première est toujours intellectuelle. Et le rapide parcours effectué à travers la pensée éducative qui s’exerce dans l’enseignement privé sous contrat signale l’évidence d’un renoncement autant que l’absence de projet. Ne sachant plus comment transmettre, l’enseignement catholique abandonne toute discipline pour se faire transdisciplinaire. En cette sécularisation, le savoir ne sourd plus d’une source unique et haute mais, partagé par tous et offert à quiconque, il se croise et se dilue. Admis, multiforme et consensuel, le credo pédagogiste entonné par les savants de l’Observatoire est apostasie du savoir, déréliction de toute connaissance.

Jésus Christ, Maître des maîtres (Marc, I, 21-28)

Quand un corps se délite, il est bon de s’en remettre à qui l’a fondé. Le Christ déploie, en son enseignement et ses discours, un art éducatif qui est modèle. Au premier chapitre de l’Évangile selon saint Marc, Jésus se livre, une fois les quatre premiers disciples appelés, à une séance d’instruction des plus édifiantes. Arrivé à Capharnaüm, « dès le sabbat » et « étant entré dans la synagogue », « il se met à enseigner ». Confiné en un lieu, soutenu par une communauté, encadré par un rite, le maître « frappe » « vivement de son enseignement » l’auditoire présent. La raison de cette puissance se trouve à la fin du verset 22 où il est dit à propos de Jésus : « il enseignait en homme qui a autorité et non pas comme les scribes ». Fondamentale, l’opposition esquisse un antagonisme entre Celui qui est puissance et ceux qui, par les malices de l’écriture, usurpent leur pouvoir. Le terme d’ « autorité » qu’utilise l’évangéliste est l’ « exoussia », substantif venu du droit grec, qui veut dire permission, faculté et enfin pouvoir. On le voit donc alors, l’enseignement christique est manifestation d’un principe pleinement affirmé parce que pleinement reçu. Ni questionné, ni partagé, ni même croisé, le savoir est proclamé parce qu’il a été accueilli, médité, intériorisé. Et l’Adversaire, qui s’y connaît en termes de puissance ne s’y trompe pas : un « esprit impur », poursuit l’Évangile, se signale dans l’assemblée et interpelle le maître. Pleine et entière, l’autorité du Christ est insupportable à l’Accusateur. Face à cette manifestation subite, Jésus procède à sa première expulsion, et fait sortir le démon du pauvre possédé. Significatif, l’événement montre comment tout enseignement associe en sa chronologie la question de l’autorité à la possibilité de la liberté. C’est parce qu’il est investi d’un pouvoir et d’un savoir que le Christ libère les enchaînés et nous rend disponibles face à la vérité. Et que l’on n’aille pas ici parler de despotisme de l’esprit ou de tyrannie des consciences. Éloquente en ses détails, la séquence insiste sur l’aspect public, collégial et ouvert de l’enseignement dispensé. Rien n’est ici caché, calculé ou même usurpé. Venu dans un espace commun, respectant les us et coutumes du lieu, s’insérant en un groupe, le Christ professe une parole singulière qui ne s’impose pas mais se propose. S’il est unique, son savoir est offert à tous.

Ad majorem Dei gloriam

Bien évidemment l’Église, en sa sagesse séculaire, n’a pas attendu les injonctions du temps pour penser la question de l’enseignement. Et nos experts de l’Observatoire, plutôt que d’ânonner les mantras du Ministère, feraient mieux de méditer et de mettre en œuvre les trésors de celle qui fut et demeure Mater et Magistra. A cet égard, la question de l’éducation a toujours été pensée à l’angle de deux dynamiques, qui, articulées l’une à l’autre, permettent et favorisent un double franchissement : le passage de l’ignorance à la connaissance, inextricablement lié à celui de la dépendance à la liberté. Parmi tous les ordres et congrégations enseignants, on peut, sous ce délicat aspect, s’attarder à la singularité et la fécondité de la Société de Jésus. Les Jésuites on le sait, furent très tôt préoccupés de la question enseignante. S’appuyant sur leur expérience, ils publièrent, en 1598, la Ratio atque Institutio Studiorum societatis Jesu. Véritable charte pédagogique, ce texte pense l’éducation en des termes institutionnels et spirituels qu’il n’est pas inutile de rappeler en nos temps incertains. Ainsi, on découvre que, pour tout apprentissage, l’élève doit passer par plusieurs étapes. Après la lectio, leçon proprement dite, vient la repetitio, mémoration de cette dernière. Puis, le savoir acquis s’expose à la confrontation, par le fait d’une disputatio, durant laquelle un élève est interrogé par un autre sur ce qu’il sait. Vient enfin la concertatio, confrontation collective opposant deux groupes qui s’affrontent et se mesurent au sujet du savoir enseigné. Dûment codifiée, cette initiation fait passer du savoir à la critique, de la connaissance à ses objections, de l’esclavage de l’ignorant à la liberté de celui qui sait pourquoi il sait. Bien entendu, on pourrait reprocher à cet art de la controverse l’écueil du relativisme. Infondée, cette suspicion ne tient pas compte de la devise de l’ordre, qui s’incarne et se prolonge à travers les solennelles recommandations de la Ratio. Il s’agit, assure le texte, de « transmettre au prochain des enseignements », « pour que celui-ci soit incité à la connaissance et à l’amour de notre Créateur et Rédempteur ». Mieux encore, poursuivent les rédacteurs du compendium, « il faut s’assurer que tout ce travail, si varié, ait un fruit en correspondance avec la grâce de notre vocation ». Libre circulation du verbe, la connaissance, exposée et ordonnée, est à mettre en relation avec le Verbe, auteur et maître de toutes choses. Vivante en même temps qu’édifiante, la pédagogie de la Société de Jésus est appropriation pour soi d’un savoir reçu d’autrui, incarnation singulière et personnelle des éléments constitutifs de la vérité. Témoin et disciple de cette éducation qui oriente toute une vie, Voltaire, qu’on ne saurait soupçonner sur ces matières de complaisance, écrivit à son ancien maître, le Père Latour : « Vous m’avez appris à fuir les bassesses, à savoir vivre, comme à savoir écrire. »

Le passé ne se regrette pas, mais s’hérite et se médite. Il n’est pas question ici de restauration ni de conservation. Il s’agit seulement de percer l’obscurantisme de quelques contemporains qui prétendent libérer lorsqu’ils aliènent, élever lorsqu’ils nivellent, égaliser quand ils ôtent. En cette usurpation, il incombe à l’Église de jouer son rôle prophétique et d’opposer, à l’effondrement régalien d’un État qui n’instruit plus, la richesse et la vigueur d’un corps dont la tête est le Christ. Sous cet aspect, le Statut de l’Enseignement catholique, promulgué par la conférence des évêques en 1992, est des plus limpides. « L’Enseignement catholique », proclame le texte, « se base sur un projet éducatif dans lequel fusionnent harmonieusement la foi, la culture et la vie ». Ce n’est pas en mettant la lumière sous le boisseau que les enseignants seront sel de la terre. Ce n’est pas en étant du monde que ces derniers seront utiles au monde. Afin de sortir de la servitude intellectuelle en laquelle il s’est fourvoyé, l’enseignement privé sous contrat doit redécouvrir et mûrir l’immense pensée chrétienne de l’éducation. Retrouvant ses maîtres et s’affranchissant des imposteurs, l’école catholique redeviendra libre et universelle. L’ère des scribes et des pharisiens n’est plus de mise. Tragique et crucial, notre temps appelle, en nos classes, des serviteurs qui sauront être des intendants, des témoins et des apôtres.

Olivier Gosset – Enseignant au Lycée Sainte Marie de Lyon