En banlieue, rien de nouveau

« Alors, ce n’est pas trop difficile en ce moment, dans tes classes, avec tous ces évènements ? ».

On me pose cette question plusieurs fois par jour depuis jeudi dernier et la fameuse minute de silence. La France est inquiète : certains collègues, les médias, la classe politique semblent découvrir avec horreur ce que d’autres, plus lucides, annoncent, décrivent, depuis bien longtemps.

Cela fait des années que, pour ma petite part, je raconte, sincèrement et sans méchanceté, avec force anecdotes tirées de mes cours, le fossé qui se creuse entre ce nouveau « pays réel » des banlieues et le « pays légal ». Cette méfiance de mes élèves face aux discours officiels sur une « laïcité » dont ils perçoivent bien qu’elle est un christianisme qui veut s’ignorer. Cette détestation grandissante de la France que beaucoup voudraient aimer mais qui se refuse à eux, toute à la logorrhée de ses repentances moralisatrices.

« Propagandiste d’extrême-droite » (sic), m’a-t-on régulièrement renvoyé à la figure. Beaucoup de ceux qui préféraient, naguère, avoir tort avec Sartre que raison avec Aron, préférant, quel qu’en soit le prix, à la rigueur du réalisme la douceur de leurs illusions, continuaient de croire que ceux qui annoncent les catastrophes sont ceux qui les provoquent.

Et voilà que d’un seul coup, leurs yeux se dessillent. Ils sonnent le tocsin, crient « au feu ! », courent dans tous les sens, un seau d’eau à la main… On m’appelle de tous les côtés : la télé, la radio, la presse écrite : « témoignez ! racontez-nous toutes vos difficultés du moment ! ». Mais qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Mes élèves ? Ils sont aussi gentils que d’habitude, ni plus, ni moins agités que toujours. Ils ne sont pas « Charlie », et alors ? Ca fait des années que je raconte les discussions que j’ai avec eux, il ne fallait pas être grand clerc pour savoir qu’ils ne le seraient pas.

Mais sur quelle planète utopique ceux qui s’en étonnent vivaient-ils ? Ce sont eux qui m’inquiètent, pas mes jeunes. Parce que clairement, en banlieue, rien de nouveau.

 

Jean-François Chemain, membre du comité consultatif de Parents Pour l’Ecole