De la nécessité d’apprendre les Langues Anciennes à l’école

A l’heure où l’enseignement du Latin et du Grec est fortement menacé par la réforme du collège de notre ministre de l’Education Nationale, il semble important de rappeler les vertus de ces langues dites « mortes », trop souvent considérées comme des matières poussiéreuses appartenant au passé et destinées à quelques élèves doués souhaitant se retrouver dans les meilleures classes de leur école.

N’est-il pas incongru de vouloir en 2016 faire la promotion de ces matières-là ? Que peut apporter à un élève du collège ou du lycée l’apprentissage de langues qui ne serviront à rien dans son parcours professionnel futur ? Voilà la question que l’on entend régulièrement et qui, derrière une certaine forme de trivialité, soulève néanmoins un débat véritable : l’école doit- elle préparer au monde du travail ? Faut-il faire du collège et du lycée général des lieux de préparation à la vie active ? Ma réponse est résolument « NON ». D’ailleurs si l’on y regarde de plus près, pourquoi ne faire ce procès de l’inutilité qu’aux Langues Anciennes ? Les autres matières en effet ne semblent pas préparer davantage au monde du travail et c’est tant mieux. La gratuité des enseignements en quelque sorte est une condition nécessaire pour une véritable édification de la personnalité de l’élève dans toutes ses dimensions. C’est parce que le Latin et le Grec sont inutiles – comme les autres matières d’ailleurs- qu’ils sont des enseignements essentiels ! Il en va de l’enseignement comme de l’éducation : si l’éducateur ne fonde son programme d’éveil que sur l’utilité de ce qu’il propose, il risque d’échouer lourdement. Que deviendraient ces moments gratuits de jeux, ces temps d’oisiveté qui permettent l’échange, ces lectures qui nous perdent au milieu de personnages qui n’ont jamais existé et qui n’existeront jamais ? L’école doit vraiment constituer une espèce de temple sacré au sein duquel il ne se fait rien d’utile, au sein duquel on ne propose rien d’autre –excusez du peu !-que de faire grandir et s’épanouir des personnalités diverses qui seront d’ailleurs du coup très solides pour embrasser des filières supérieures plus professionnalisantes. Les Langues Anciennes à ce titre contribuent fortement à cette édification dans la mesure où elles constituent des sciences « libérales », comme le rappelle Gargantua à son fils Pantagruel dans une lettre qu’il lui adresse pour parfaire son éducation (in Pantagruel de Rabelais). Quel est le sens de cet adjectif « libérales » ? Ce mot vient du latin liber qui signifie libre. Il s’agit bien de cela. L’inutilité de l’apprentissage du Latin et du Grec finit par être furieusement utile ; elle permet une forme de libération des cœurs et des esprits par une mise à distance, par un « détour », comme le dit Jacqueline de Romilly, qui est loin d’être une fuite du monde contemporain.

Pour appréhender notre monde présent, rien de tel en effet que de reculer de quelques pas. Un tableau impressionniste est laid et illisible si l’on colle son nez sur le paysage qu’il représente. Les points de couleurs ne peuvent former une harmonie que s’ils sont vus de loin. De la même manière, l’apprentissage des Langues Anciennes permet aux élèves de plonger dans un monde exotique plus simple, plus primitif que le leur et leur impose donc un « détour ». Ce recul est salutaire et nécessaire surtout aujourd’hui où l’on vit sous la dictature de l’immédiateté. Certains pourront rétorquer : « D’accord pour se reculer de quelques pas mais de là à étudier l’œuvre d’Homère ou les discours de Lysias ! De trop loin, on ne voit plus rien». Le détour ne risque-t-il pas de perdre en effet l’élève et de faire de lui une espèce d’inadapté au monde présent? J. de Romilly répond à cette question sans ambages en deux points : tout d’abord, le monde antique aborde de manière moins complexe des problématiques tout à fait actuelles. Par exemple Au Vème siècle avant J. C, Athènes se pose la question de la place des étrangers au sein de la cité ; autre illustration : les mythes antiques que l’on peut découvrir par exemple chez Hésiode (in Théogonie, Les Travaux et les Jours) posent la question de la définition de l’homme, de la femme et de leur rapport aux dieux etc. Ainsi loin de nous couper de l’actualité, les textes anciens nous permettent de la mettre en perspective et de mieux la comprendre. D’autre part, cet apprentissage du recul est long et nécessite des années de formation qu’il faut mener avec patience et gratuité. Il sera toujours temps pour l’élève d’appréhender des enseignements plus actuels (comme l’informatique par exemple) qui peuvent s’acquérir plus rapidement car plus techniques et qui seront d’autant mieux maîtrisés qu’on aura pris le temps de ce détour. Détour qui nous plonge dans une étude de nos origines, de nos racines qui ont l’avantage d’être profondes et solides alors que l’actualité est éphémère et volatile.

Etudier les Langues Anciennes permet en effet de mieux comprendre d’où nous venons et qui nous sommes. L’argument que l’on sert souvent pour défendre cet apprentissage va dans ce sens et est d’ordre linguistique : « le Latin et le Grec, c’est important pour l’étymologie des mots ». Idée tout à fait juste même si elle est présentée souvent de manière un peu réductrice. Celui qui n’a pas eu la chance d’avoir accès à ces savoirs est comme un aveugle qui erre dans une maison au sein de laquelle il ne peut s’orienter car il n’a aucune idée de ses fondations, de sa construction. Pour le moins, il déambule en ayant une vue largement bornée, faite d’œillères. L’initié ne voit pas l’orchidée (du grec orchis qui signifie testicule car les racines de cette plante ont en effet la forme de cette partie de notre anatomie) comme celui qui a été privé de ces savoirs fondamentaux. L’amoureux du Latin redécouvrir la réalité du véhicule car il sait que le mot est constitué du verbe veho qui signifie transporter et du diminutif -culus etc. Combien de termes utilisés dans cet article viennent du Latin ou du Grec ! Connaître l’origine de sa langue c’est évidemment l’assurance de mieux la comprendre et par là de mieux raisonner, de mieux réfléchir, d’en goûter les évolutions sémantiques. Au-delà des termes eux-mêmes, c’est la structure toute entière de notre langue qui peut être mieux comprise par l’étude de ces langues qui ont des déclinaisons, des cas, des temps…Un élève qui étudie le Latin consolide sa maîtrise du Français. Par exemple, grâce à sa connaissance de l’accusatif, il comprend mieux l’usage du Complément d’Objet Direct français ; il a d’autre part souvent une perception beaucoup plus solide de la syntaxe d’une phrase et sait distinguer une principale d’une subordonnée. Mais élargissons encore un peu le propos. L’étude des Langues Anciennes permet de connaître ce qu’on appelle aujourd’hui les Textes Fondateurs, c’est-à-dire les écrits qui ont servi de paradigmes, de modèles à partir desquels on a sans cesse réinventé, créé et ce dans tous les domaines. Comment goûter pleinement Œdipe Roi (film) de Pasolini, si on ne connaît pas la pièce de Sophocle ? Comment comprendre la multitude des tableaux qui reprennent sans se lasser les motifs mythologiques de l’antiquité sans avoir fréquenté les Métamorphoses d’Ovide, l’Odyssée d’Homère… ? Nos écrivains ne se contentent-ils pas tous de réécrire sur un parchemin antique qu’il nous faut connaître pour voir la nature de leur création ? Ces textes fondateurs sont historiques, poétiques, théâtraux, philosophiques, politiques, géographiques, scientifiques…et leur étude assure de fait une forme d’interdisciplinarité qui ne peut que combler le Ministère de l’Education Nationale.

De fait, et cela constituera notre dernier point, l’étude des Langues Anciennes peut véritablement aider à mettre en œuvre les projets ministériels qui guident les professeurs car elles ont une dimension éminemment politique au sens large du terme.

Tous les textes pédagogiques officiels destinés aux enseignants quels qu’ils soient insistent notamment sur la nécessité d’initier leurs élèves à la citoyenneté. Il faut faire de nos jeunes des « citoyens ». Cet impératif est plus que jamais d’actualité dans la mesure où notre modèle démocratique semble fragilisé et menacé. Quelles matières mieux que le Latin et le Grec peuvent permettre cette appropriation ? L’helléniste en effet par l’étude de différents textes des VIème –Vème siècles av. J. C est témoin de la naissance de la réalité-même de la cité (mot qui se dit polis en Grec) qui remplace des régimes plus monarchiques ou oligarchiques tels que ceux des civilisations antérieures crétoise ou mycénienne. A Athènes, chaque citoyen (uniquement masculin il est vrai !) est alors appelé à s’exprimer à égalité (principe de l’iségoria), à obéir aux lois à égalité également avec ses congénères (principe de l’isonomia). L’élève est ainsi amené à réfléchir sur le fonctionnement-même de la démocratie, idée neuve, mais aussi sur ses dysfonctionnements et ce qui la menace. En effet, la Grèce a connu bien avant nous ces orateurs talentueux qui, loin de rechercher la vérité, n’ont eu de cesse de séduire par une parole très bien maîtrisée destinée à persuader sans souci du bien commun. En traduisant Cicéron, pour donner un exemple tiré de la culture latine, on entre aussi au cœur de cette réalité politique dangereuse et complexe ! Ce témoin des guerres intestines durant la période républicaine romaine est tellement riche d’enseignements pour nous et notre système démocratique actuel !

Mais cette dimension politique des Langues Anciennes opère également à plus grande échelle. En effet, les civilisations grecque et latine se sont largement étendues autour du bassin méditerranéen en Europe, en Afrique du Nord et en Asie mineure (jusqu’à l’Indus grâce aux conquêtes d’Alexandre le Grand au IVème siècle av. J. C) et n’ont pas eu qu’un destin locale et nationale (si on peut dire). A l’heure où l’on tente de construire un espace européen commun, n’est-il pas urgent de rappeler ces origines antiques qui constituent de fait un principe d’unité incontestable ? Supprimer les racines antiques (au même titre d’ailleurs que les origines chrétiennes) de l’Europe, c’est se priver d’une Histoire commune qui tout en pouvant être dépassée, n’en constitue pas moins un précieux dénominateur commun. Nos élèves issus de l’immigration d’autre part, ceux notamment, nombreux, qui viennent d’Afrique du Nord ou du Moyen-Orient embrasseraient peut-être plus volontiers notre culture s’ils réalisaient que nos ancêtres grecs et romains sont aussi un peu les leurs car ils ont foulé aux pieds leur terre comme la nôtre. De toute façon, pour quitter ces considérations civilisationnelles, il faut rappeler que de nombreux rapports – volontairement mis de côté par notre Ministre de l’Education Nationale- ont montré que le Latin et le Grec sont des matières qui facilitent terriblement l’intégration dans tous les sens du mot car elles permettent à beaucoup d’élèves issus de quartiers ou de milieux défavorisés de profiter d’un véritable ascenseur social qui semble bien grippé aujourd’hui.

Cet article n’avait pour ambition que de proposer quelques pistes de réflexion en rappelant quelques fondamentaux concernant les richesses de nos Langues Anciennes. Il s’inscrit d’ailleurs dans un ensemble plus vaste dans la mesure où l’attaque dont ces langues font l’objet rend compte d’une tendance de fond de l’époque qui est la nôtre ; le post-modernisme, dans son orgueil prométhéen, semble oublier qu’on ne naît pas ex nihilo et qu’on ne peut grandir et véritablement progresser en oubliant ceux à qui l’on doit beaucoup !

 

Pierre Rouillat, Enseignant, Parent d’élève, membre du Comité Consultatif de « Parents Pour l’Ecole ».