Une école ouverte à tous parce que catholique

Dans leur immense majorité, les écoles catholiques se présentent comme ouvertes à tous les élèves, quelles que soient leurs origines, familiale, ethnique ou confessionnelle. Cette « ouverture à tous » (qui peut s’accompagner de conditions particulières présentées aux parents lors de l’entretien d’inscription), est même une condition d’obtention du contrat d’association avec l’Etat sous le régime de la loi Debré (1959).

Cependant, une minorité significative de parents, en général catholiques pratiquants, déplorent que l’identité chrétienne de certains établissements peine à s’incarner dans des propositions dynamiques de formation et de vie chrétienne, voire que cette identité ne dépasse pas le cadre d’activités périphériques, largement ignorées (quand elles ne sont pas moquées) par un corps professoral distant ou indifférent. Parmi ces parents, certains en viennent donc à conclure que « l’ouverture à tous » est la cause même, ou du moins le prétexte, pour justifier la faiblesse de l’identité chrétienne de l’établissement.

Or l’enseignement catholique, à travers ses statuts et de nombreuses prises de positions publiques, rappelle que ce n’est pas en dépit mais à cause de son caractère catholique (on traduira à cette occasion catholique par « universel ») que l’école catholique se doit d’accueillir tous les élèves. Nous voudrions préciser et approfondir cette assertion. En quoi l’universalité évangélique peut-elle inspirer un dynamisme éducatif susceptible d’interpeller tout élève, croyant ou non, chrétien, musulman ou athée ?

Deux tentations symétriques : le bunker et le hall de gare

Certains parents chrétiens sont tentés par le modèle d’écoles où la foi serait unanimement partagée par tous les maitres et si possible par toutes les familles. On peut comprendre ce que cette cohérence a de structurant pour un enfant, à l’âge où tant d’influences disparates peuvent s’exercer. Néanmoins, de telles situations ne peuvent être qu’exceptionnelles, y compris du point de vue chrétien : Jésus ne s’est-il adressé qu’aux juifs pieux de son temps ? Les apôtres n’ont-ils pas évangélisé les païens de toutes cultures, au risque de la moquerie des sages et de la persécution des puissants ? Sans doute l’école doit-elle être un lieu protégé et cohérent. Mais la foi, par nature, ne peut être transmise de manière systématique, par simple mimétisme social, comme si elle allait de soi. Le questionnement de la foi fait partie du travail de la foi, en cela la diversité du public n’est pas de soi un obstacle à l’évangélisation.

Mais cette « tentation du bunker » est sans doute à comprendre en réaction à la tentation symétrique, celle de l’ouverture à tous par la recherche du plus petit dénominateur commun, et dont le modèle serait celui du hall de gare. Trop souvent en effet l’ouverture à tous est comprise sur le mode de la neutralité. L’école n’aurait d’autre raison d’être que la transmission de savoirs réputés objectifs, abstraction faite des croyances, valeurs, traditions, toutes relatives, discutables et au fond sources de sectarisme. Ainsi, pour Luc Ferry, l’école n’avait affaire qu’à des « citoyens » et sa vocation consistait, selon Vincent Peillon, à émanciper les élèves de tous leurs enracinements particuliers. On accueillerait ainsi tous les enfants, à la condition qu’ils se dépouillent à l’entrée de la classe de tout ce qui les spécifie, origine familiale, références culturelles, pratique religieuse, et même identité sexuelle !

Or on n’intègre ni on n’éduque dans l’anonymat d’un hall de gare et l’accueil de tous à ce prix ressemble fort à l’exclusion de chacun. On le sait, sans le dévouement de directeurs passionnés et d’enseignants généreux, sans le souci de la personne unique qu’est chaque élève et la prise au sérieux respectueuse de ses enracinements, un établissement n’a aucune chance d’inspirer la confiance de l’enfant, d’éveiller son esprit, d’accompagner sa liberté.

Sortir du dilemme, le modèle de la « maison »

Si les halls de gare sont sans histoire ni avenir, on appellera « maison » un lieu habité, pétri par une mémoire commune et animé par un esprit reconnaissable à une certaine atmosphère éducative. Une maison n’est pas un bunker, elle ne ressasse pas des règlements ou des chartes, mais cultive une certaine forme de dynamisme, issue de son histoire, tout en s’enrichissant de ce qu’apporte chaque nouvelle génération. Une maison a ses piliers et ses maillons faibles, ses personnes en vue et ses travailleurs de l’ombre, ses charismes et ses limites. Elle se renouvelle à la mesure même de son enracinement. Dans une maison donc, on ne s’est pas forcément choisi, mais chacun peut trouver sa place et même le « rebelle » dit à sa façon l’attachement à ce qu’il conteste.

Pourtant une maison, pour subsister et grandir, a besoin de l’engagement plus résolu, plus conscient, de minorités significatives et actives. Vouloir l’unanimité des esprits est une utopie qui ne garantit en rien la générosité éducative. Néanmoins, sans des noyaux d’adultes passionnés par la mission chrétienne d’éducation et résolus à investir le meilleur d’eux-mêmes, rien ne sera possible. Les belles déclarations des projets pédagogiques (« considérer le jeune dans toutes ses dimensions », « porter sur lui un regard d’espérance », …) restent formelles si elles ne s’incarnent pas dans des vies – des visages – d’éducateurs convaincus par la grandeur de la tâche. Pour être des maisons d’éducations ouvertes à tous, les écoles catholiques doivent donc mieux prendre conscience de ce qui fonde cette ouverture. Il leur faut découvrir cet universalisme chrétien comme un trésor précieux qui vaut la peine d’être proposé à chaque enfant, à chaque jeune, comme une promesse de bonheur. Tel est le secret des grandes fondations éducatives: si Don Bosco a pu accueillir les jeunes les plus difficiles de son temps, c’est parce qu’il leur proposait un lieu profondément enraciné dans l’Evangile.

L’universalisme chrétien : catholique ou « selon le tout »

Comment dire en peu de mot ce que des siècles de théologie n’ont jamais pu épuiser: l’admirable universalité de l’Evangile ? Nous suggérerons celle-ci en esquissant quatre pistes que chacun pourra prolonger.

La première piste est anthropologique : seule la tradition biblique a l’audace de tenir la personne humaine pour icône de l’Eternel, « image de Dieu ». De là découle l’infinie dignité de chaque personne, mendiant ou roi, surdouée ou trisomique, athlète ou estropiée, et par voie de conséquence, le refus de toute forme de discrimination sociale, religieuse, sexuelle, etc. : « Il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme » écrit Saint-Paul (Ga 3,28), déclenchant la plus formidable révolution anthropologique de l’histoire. Qui ne voit les conséquences éducatives d’une telle révolution qui enjoint les chrétiens à porter le souci universel de tous les hommes sans distinction ?

La seconde piste prolonge la première : si l’homme est image de Dieu, il porte en lui les traces de son archétype, il est « capable de Dieu ». En particulier, son intelligence, même non informée par la Révélation, est capable de s’élever de savoirs particuliers, pratiques ou théoriques (construire une maison, résoudre une équation, écrire un poème…), jusqu’aux connaissances les plus radicales sur son origine et sa destinée. Ainsi, l’instruction, première tâche de l’école, ne saurait se limiter à l’acquisition plus ou moins mécanique de savoir-faire utilitaires, orientés par le succès à tel examen. Elle doit au contraire stimuler l’intelligence et sa capacité d’émerveillement, afin que celle-ci s’ouvre toujours plus à la profondeur de la réalité, jusqu’au suprême réel qu’est Dieu en qui toute chose subsiste. En n’éludant pas la question du sens et la question religieuse (que l’école laïque censure implicitement), l’école catholique s’avère donc, du strict point de vue intellectuel, plus universelle que l’école publique ! Elle seule ne s’interdit aucune question, que celle-ci provienne de l’athéisme ou d’une autre religion. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger.

Troisième piste : chaque esprit entretient un rapport intime à la vérité et il appartient à l’école de favoriser ce goût de la vérité, tout en manifestant à l’élève que ce rapport se noue dans le sanctuaire de sa conscience. Ainsi le respect de la liberté de conscience est-il inscrit au cœur de l’anthropologie chrétienne, comme le Concile Vatican II l’a fortement souligné. Deux aspects peuvent être ici précisés :

  • La liberté de conscience ne s’exprime pas dans le caprice de celui qui « pense ce qu’il veut ». Nul n’est libre dans une ignorance (ceci fonde tout travail d’instruction) et notre conscience nous oblige à chercher inlassablement la vérité. De son côté, l’école se doit de donner à connaître à l’enfant ce qui peut nourrir sa vie intérieure intellectuelle et spirituelle. Ainsi, l’indispensable culture religieuse devrait être une tâche prioritaire des écoles chrétiennes.
  • Dans le christianisme, la vérité prend chair en une personne, Jésus de Nazareth, plutôt que dans une doctrine (le christianisme n’est  pas une « religion du Livre »). Quand Jésus dit « Je suis la vérité » (Jn 14,6) et non « je possède la vérité », il indique bien que le rapport à la vérité, loin d’être purement intellectuel ou livresque, se joue dans une relation interpersonnelle, une relation d’amour. « La foi c’est l’expérience que l’intelligence est éclairée par l’amour » résume magnifiquement Simone Weil.

Ainsi, le propre d’une école catholique est-il de fonder toute son œuvre d’instruction et d’éducation sur cette articulation entre  vérité, amour et liberté que révèle le Christ dans l’Evangile : « La vérité vous rendra libre » (Jn 8,32). Dès lors l’universalisme chrétien consiste à ordonner toutes les vérités partielles, relatives (celles des disciplines théoriques, des savoir-faire, de l’expérience…) à la vérité plénière manifestée dans le Christ, et qui n’en finit jamais de se révéler, sans que personne ne puisse se l’approprier dans une posture dogmatique d’endoctrinement.

Quatrième piste : si la vérité ultime sur l’homme est révélée par le Christ, dont l’humanité est seule parfaitement ressemblante à Dieu, cette vérité rayonne paradoxalement sur le visage exsangue d’un condamné à mort, torturé sur une croix.  Dès lors, comment ne pas entendre l’appel du Christ à le servir dans les plus démunis des hommes ? « J’étais en prison et vous m’avez visité » (Mt 25,36). L’œuvre chrétienne d’éducation est avant tout une œuvre de charité. En cela aussi elle est ouverte à tous, puisque tout homme, croyant ou non, a droit à la sollicitude de l’Eglise et particulièrement les plus blessés, les plus misérables,  les moins doués, qui portent de façon particulière les stigmates de l’homme de la Passion. Et face à la violence du monde, en ces temps où l’idolâtrie politico-religieuse de l’islamisme s’en prend à l’intégrité des corps et des consciences, existe-t-il message plus universel, mais aussi plus singulier, que les paroles du Christ : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous font du mal » (Mt 5,44) ? *

Le regard du Christ sur chaque jeune

En conclusion, c’est par même mouvement que nous approfondirons le sens de l’ouverture à tous et le propre de la vocation chrétienne d’éducation. « L’ouverture à tous » n’est pas le slogan qui légitime une illusoire neutralité, cache-misère d’un relativisme désabusé ou d’un endoctrinement positiviste, qui ne s’avouent jamais. Si l’école catholique est ouverte à tous, c’est que par vocation, elle s’efforce de poser sur chaque jeune un regard qui soit inspiré par le regard du Christ sur ses contemporains: regard de tendresse et de compassion, d’espérance et d’exigence, regard qui suscite la liberté et appelle à la conversion.

Tout dans l’œuvre éducative, depuis l’enseignement disciplinaire jusqu’à la catéchèse, en passant par la formation morale, la qualité des relations entre jeunes et adultes, le souci de l’entraide entre élèves, tout peut se fonder sur la vie du Christ telle que la présente l’Evangile. Et devant ce témoignage évangélique vécu quotidiennement, même un élève très éloigné de la foi, pourra entendre, dans le secret inviolable de sa conscience, la question que Jésus adresse à ses disciples : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » (Mc 8,29)

Xavier DUFOUR

 

*A travers ces quelques points trop rapides, on pourra remarquer que ce qui est le plus universel dans le christianisme est aussi ce qui est le plus singulier, le plus original et le plus paradoxal: l’incarnation de Dieu dans un homme, la conception de la personne comme icône du Dieu trinitaire, le Salut par la mort de Jésus sur la croix, le commandement d’aimer ses ennemis.