Dire Dieu à l’école catholique : les 4 entrées de la question religieuse

On entend parfois déplorer, dans les milieux chrétiens soucieux des questions éducatives, l’existence d’« écoles qui n’ont de catholique que le nom ». Indépendamment de la part polémique — parfois justifiée — du propos, il pose la question du recrutement des maîtres de l’Enseignement catholique et, en amont, de leur formation pour s’inscrire dans la vocation chrétienne de ces établissements.

Quelques rappels permettront de souligner la difficulté pour les établissements catholiques de prendre à bras-le-corps cette question de « l’enseignement religieux » et de la vie chrétienne des établissements.

Un contexte à évaluer de manière réaliste

L’Enseignement catholique scolarise en France 18% des élèves et emploie donc un ratio équivalent de professeurs. Or cette proportion ne correspond plus au pourcentage de chrétiens pratiquants dans la société. D’autre part, l’effacement des congrégations enseignantes, regrettable en soi, l’a été d’autant plus que ce retrait n’a le plus souvent pas été préparé, alors qu’il aurait fallu former solidement des laïcs et les aider à s’engager en tant que chrétiens dans les écoles.

Enfin, la difficulté est aussi liée au climat culturel de la Modernité : notre mentalité est profondément marquée par le divorce entre foi et raison, religion et culture, y compris chez les croyants. De sorte qu’il ne va pas du tout de soi pour un enseignant, même chrétien, que les questions religieuses puissent faire partie des données transmissibles de la culture. Un enseignant de science par exemple, aura toutes les peines du monde à concilier en lui-même (et a fortiori dans ses cours), l’approche scientifique des phénomènes et l’approche théologique des récits de création. La « laïcité d’incompétence » (R. Debray) a eu pour effet d’encourager, sous couvert de neutralité, un athéisme d’opinion jamais interrogé et une ignorance des données religieuses de la culture, même chez les croyants. Pire encore, cette ignorance s’aggrave chez les non-croyants d’une véritable immunisation vis-à-vis de l’héritage chrétien, discrédité avant tout examen.

Dans ce contexte, il est illusoire d’espérer des établissements où tous les enseignants seraient de « bons catholiques », et même où la plupart d’entre eux aurait une culture chrétienne égale à leur niveau de compétence disciplinaire. Il est plus réaliste d’accepter une gradualité d’implication depuis des enseignants incroyants mais respectant l’identité et la vocation de l’établissement chrétien jusqu’à l’indispensable noyau de professeurs chrétiens, résolument engagé au service de cette vocation et soutenu par le chef d’établissement, véritable clef de voûte de l’édifice. Dans cette hypothèse favorable, l’enjeu est de promouvoir une dynamique d’évangélisation de la culture autant dans les établissements scolaires catholiques qu’en amont dans les centres de formation. Cette dynamique doit être pensée autant en direction des élèves que des enseignants, chacun étant pris au niveau où il se trouve. Le récent Statut de l’enseignement catholique en France promeut ainsi explicitement « la recherche d’une synthèse entre raison, culture et foi, […] la connaissance et [le] partage des traditions et des héritages, […] la proposition d’une vision chrétienne de l’homme et d’une éthique de la culture».

Dire Dieu dans l’école catholique

Dans l’école catholique, cette évangélisation de la culture se doit de distinguer (sans les opposer) la démarche de connaissance de la démarche de foi. Ainsi, imposer une catéchèse obligatoire, comme si l’on pouvait supposer la foi de tous les élèves, est une erreur non seulement pédagogique mais théologale. La foi est un acte libre d’adhésion à la vérité, celle-ci ne s’imposant que de l’intérieur d’une conscience. En revanche, il n’y a ni liberté, ni adhésion possible, dans un contexte d’ignorance. Il faut donc, en amont des démarches proprement catéchétiques (prière, sacrements, pèlerinages…), un enseignement de type apologétique, pour tous les élèves et adapté aux divers auditoires. L’enjeu est que chacun, croyant ou non, découvre que « le christianisme a bien compris l’homme » (Pascal), que la Bible n’est pas un tissu de légendes infantiles, mais un recueil de textes subtilement élaborés selon des genres littéraires précis, que la question de l’existence de Dieu a travaillé toute la pensée philosophique de Platon à Lévinas, que la figure du Christ peut interpeller chaque conscience, celle du baptisé comme celle de l’incroyant ou du fidèle d’une autre religion. Il faut aussi que les élèves puissent rencontrer des témoins de la foi afin de percevoir que celle-ci n’est pas affaire de seule connaissance, mais peut transformer toute une vie. De cette façon la catéchèse apparaîtra comme l’aboutissement d’un parcours de découverte de la foi et non pas comme une activité secondaire réservée aux happy few nés dans une famille chrétienne.

Dans un document intitulé Annonce explicite de l’Évangile dans les établissements catholiques d’enseignement et publié en 2009, e Secrétariat général de l’enseignement catholique propose quatre « entrées » pour décliner la question religieuse dans ces établissements. Les trois premières entrées devraient être dispensées de manière obligatoire à chaque élève, afin de pouvoir disposer à la quatrième, de la catéchèse proprement dite.

Les quatre « entrées » pour dire Dieu à l’école catholique

Pour tous les élèves: donner à connaître

A] Approche culturelle

  1. Le « fait religieux » disciplinaire (Education Nationale)
  2. Les cours de « culture religieuse » propres aux écoles catholiques

B] Annonce de l’Evangile

  1. La « première annonce »: témoignage de foi explicite lors d’occasions ponctuelles

Pour les élèves volontaires: donner à vivre

  1. La « catéchèse ordonnée »: parcours de découverte et d’approfondissement de la foi et de

la   vie chrétienne

 

Détaillons chacune de ces entrées :

1/ Le fait religieux présent dans les disciplines académiques : dans l’esprit du Rapport Debray et selon les programmes officiels, chaque enseignant du privé comme du public, doit aborder les données religieuses de sa discipline en toute objectivité, c’est-à-dire avec simultanément distance et empathie. En somme, le rappel de cette prise en compte des données de la culture par l’enseignant n’est que le rappel de son devoir d’honnêteté intellectuelle : aucune réalité ne peut être dissimulée ou caricaturée pour des raisons idéologiques.

Mais la nécessité de ce rappel montre le caractère souvent orienté de la culture « laïque », loin d’être neutre lorsqu’elle tait des pans entiers de la mémoire commune, sous prétexte qu’il s’agit de données religieuses. Et c’est aussi l’aveu de l’inculture religieuse des enseignants eux-mêmes, l’analphabétisme religieux se transmettant des enseignants aux élèves de génération en génération.

De plus, il est très difficile de mettre en œuvre cette prise en compte du « fait religieux » et de faire son évaluation. Surtout les données religieuses présentes dans les programmes restent très parcellaires, et l’enseignant manque de temps pour les mettre en perspective dans le cadre d’une véritable culture religieuse. C’est pourquoi l’enseignement catholique a une carte spécifique à jouer en enseignement structuré de la culture religieuse.

 

2/ La culture religieuse (ou culture chrétienne) : dispensée sous forme de cours spécifiques, elle permet une découverte plus globale et structurée de l’histoire du christianisme, de la foi chrétienne, des liens entre christianisme et culture et du dialogue interreligieux. Certains établissements pratiquent cet enseignement depuis longtemps, d’autres s’efforcent de l’initier. L’enjeu est de placer la question religieuse au cœur des enseignements (et pour cela la confier aux enseignants eux-mêmes) et non pas seulement dans les activités plus ou moins périphériques d’aumônerie.

Cependant, deux conceptions différentes peuvent se présenter:

  • Il peut s’agir d’un cours d’ « histoire des religions », dans une posture de neutralité, quitte à privilégier la part attribuée au christianisme comme prédominant dans la culture occidentale
  • Ou bien, selon la vocation de l’école catholique à promouvoir « l’unité de la foi et de la culture » (Paul VI), on peut envisager un cours qui s’inscrit dans une vision chrétienne de la culture (« culture chrétienne »)

Dans tous les cas, ce cours s’adresse à la raison et doit être ouvert à toutes les questions venant de l’athéisme, des autres religions, …Il  ne présuppose donc aucune foi chez l’élève.

Du côté du professeur, celui-ci doit s’inscrire clairement dans la visée de l’établissement qui doit être définie par le chef d’établissement.

 

3/ La première annonce consiste à proposer des témoignages ponctuels de chrétiens engagés, afin que chaque élève découvre concrètement ce qu’est une foi rayonnante, vécue dans l’amour de l’Église. « Dans une première annonce, quelqu’un réagit à une situation comme croyant […]. Il s’agit d’une annonce explicite qui dit nos raisons de croire et d’espérer ». De tels témoignages peuvent disposer un élève à aller plus loin, se rapprocher des sacrements, démarrer un parcours de catéchèse. La « première annonce » est ponctuelle, liée à un événement dans la vie de l’établissement: deuil, fête, visite d’une personnalité… « Cette annonce s’adresse à tous, pour éclairer la liberté de celui qui l’entend et dont la réponse sera scrupuleusement respectée »

 

4/ Enfin la catéchèse qui propose sur le mode du volontariat un cheminement de foi : apprentissage de la prière, préparation d’un sacrement, eucharistie, retraite. Selon le texte national pour l’orientation de la catéchèse, celle-ci est « ce que la communauté chrétienne propose à ceux qui, librement, veulent participer à son expérience et à sa connaissance de la foi ». La catéchèse offre un parcours cohérent pour :

  • Approfondir la connaissance de la foi
  • Stimuler une vie chrétienne personnelle et engagée, enracinée dans l’Eglise et au service du monde.

Conclusion

Sur le terrain, ces quatre approches de la question religieuse sont diversement honorées, et bien des progrès sont à faire. Mais on sait gré à l’Enseignement catholique de rappeler que les quatre sont nécessaires pour une présentation équilibrée de la foi à tous les élèves. En même temps, la distinction de ces quatre entrées peut permettre aux enseignants de trouver leur place selon leur adhésion personnelle, leurs aptitudes, leur charisme : si le « fait religieux » ne saurait être facultatif pour aucun, certains enseignants, sensibles à la culture religieuse, pourront s’investir dans des cours spécifiques, tandis que d’autres se sentiront plus à l’aise dans une démarche catéchétique…

Xavier DUFOUR

© Liberté politique | 21/02/2013