Les enjeux de la culture religieuse pour l’école en général et l’école catholique en particulier

Au moment où la question religieuse, comme toute réalité humaine trop longtemps refoulée, envahit l’actualité la plus pressante, on peut s’interroger sur sa prise en charge par les instances de savoir, notamment l’école. Dans l’Enracinement (1943), Simone Weil, enseignante de philosophie de son état, dénonçait déjà l’incroyable mutilation intellectuelle pratiquée par une laïcité dogmatique :

On fait tort à un enfant quand on l’élève dans un christianisme étroit qui l’empêche de jamais devenir capable de s’apercevoir qu’il y a des trésors d’or pur dans les civilisations non-chrétiennes. L’éducation laïque fait aux enfants un tort plus grand. Elle dissimule ces trésors et ceux du christianisme en plus.

La philosophe réclamait pour l’école publique un enseignement non confessionnel des religions, afin de substituer aux caricatures une véritable intelligence du fait religieux. Si le projet semble aujourd’hui irréalisable (malgré le rapport Debray sur L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque en 2002), il n’en va pas de même dans l’école catholique. Nombre d’établissements ont depuis longtemps mis en place des enseignements de culture religieuse, assurés par des professeurs de l’équipe pédagogique. Ces expériences, peu répercutées par le Secrétariat général de l’enseignement catholique, constituent pourtant une réponse à la demande de culture religieuse latente dans la société. Pour bien caractériser ces cours par rapport à des séances de catéchèse, soulignons qu’il s’agit :

  • D’étudier les religions en général, et plus particulièrement la tradition biblique à cause de son importance pour l’histoire occidentale, sans esquiver les autres positions religieuses, y compris l’athéisme.
  • De le faire avec compétence, en conjuguant empathie et distance, dans le souci du respect de la conscience de chaque élève (mais c’est bien par la connaissance qu’on respecte un esprit).
  • De ne supposer aucune position spirituelle chez l’auditoire, afin d’éviter une tonalité catéchétique. L’enseignant n’a pas non plus à témoigner de sa foi. Il s’efforce d’exposer le plus objectivement possible le contenu d’une tradition (comme un professeur de philosophie expose la doctrine d’un auteur), et de mettre en perspective la manière dont cette tradition s’est incarnée dans la culture, sans taire ni ses plus hautes réalisations ni ses pages sombres.
  • Cependant, aborder une tradition religieuse de manière objective ne signifie pas en neutraliser les enjeux de sens et esquiver les questions existentielles qu’elle pose à chacun. Ainsi, étudier sérieusement le christianisme supposera d’entrer dans la lecture de textes évangéliques et de s’exposer à leur interpellation.
  • Enfin, dans le cadre d’une école catholique, la perspective globale peut être celle d’une apologétique chrétienne, pourvu qu’elle ne sacrifie aucune des conditions ci-dessus.

Afin de mieux cerner un tel défi, je me propose de développer successivement 4 enjeux majeurs d’une véritable culture religieuse dans l’école en général et dans l’école catholique en particulier.

1er enjeu : l’honnêteté intellectuelle

Comment peut-on prétendre transmettre un héritage culturel, permettre une connaissance de soi, tout en faisant l’impasse des multiples dimensions religieuses de la culture, qu’il s’agisse des domaines  historique, littéraire, artistique… ? Aujourd’hui, c’est l’actualité la plus brûlante qui interroge la « laïcité d’incompétence ». Peut-on comprendre les soubresauts politico-religieux liés à l’islam sans une connaissance élémentaire des traditions sunnites et chiites, des écoles juridiques, du débat autour de l’interprétation du Coran…. ? Du côté du patrimoine judéo-chrétien, il est tellement inscrit dans notre quotidien qu’il est invraisemblable de le passer sous silence : calendrier, organisation du paysage urbain, nom des villages, expressions de la langue, épisodes bibliques jalonnant l’histoire de la peinture et de la  musique, jusqu’aux valeurs fondamentales de notre civilisation, comme celle de la dignité de la personne humaine…Tout manifeste que le christianisme, conjugué à l’héritage gréco-latin, constitue la matrice de notre civilisation. En absence de référence chrétienne, comment un élève pourra-t-il comprendre les débats autour du libre-arbitre à la Réforme, l’anthropologie d’un Pascal ou les blasphèmes d’un Rimbaud ? Sans un éclairage sur l’origine théologique de la notion de personne, comment comprendra-t-il l’émergence de l’individu à l’époque moderne et le projet démocratique d’autonomisation des citoyens ?

2ème enjeu : la connaissance interreligieuse, source de dialogue

Selon un récent propos présidentiel, la République ne voudrait connaître aucune  communauté, aucune appartenance, autre qu’elle-même. Elle croit rendre possible le dialogue en occultant les différences. Or, pour pouvoir dialoguer, il faut au moins se connaître soi-même et désirer connaître l’autre. En tant que croyant (ou incroyant), je ne peux me connaître sérieusement, si ma foi (ou mon incroyance) et les valeurs qui en découlent ne sont pas mises en perspective par la raison. A fortiori, c’est par la raison que je pourrai mieux comprendre la position d’autrui et apprendre à la respecter, quand bien même je ne la partage pas. Inversement, la religion (ou l’athéisme) sans le travail de la raison, engendrent le fondamentalisme, comme le démontrait Benoit XVI dans son « discours de Ratisbonne ».

Ainsi les écoliers de confessions diverses se parleront s’ils sont capables de formuler ce qui les distingue, ils se respecteront vraiment s’ils se connaissent. Certains établissements catholiques en situation de mixité religieuse  ont développé des cours de présentation des « trois monothéismes », cours obligatoires et non-confessants, afin de permettre aux élèves de mieux connaître et d’une façon plus distanciée leur propre tradition et de découvrir la cohérence de celles de leurs camarades. Ces établissements témoignent que cet effort d’instruction s’est traduit en apaisement des tensions.

3ème enjeu : donner une âme à la culture scolaire en la recentrant sur la question du sens

Sous l’effet de l’idéologie scientiste d’une part et des modèles anglo-saxons centrés sur les savoir-faire d’autre part, l’école semble avoir renoncé à prendre en charge la question du sens. Mais renoncer à la question du sens, n’est-ce pas inscrire en creux le non-sens au cœur de l’instruction ? Qu’est-ce que la culture, sinon l’ensemble des questions que se pose l’humanité en scrutant l’énigme de sa destinée ? Il n’y a pas de culture qui ne s’enracine dans un questionnement métaphysique, une interrogation sur le mystère humain. Du coup, l’élimination des dimensions religieuses de la finit par neutraliser, de proche en proche, toute interrogation spirituelle dans l’ensemble des disciplines scolaires. Car si la question de Dieu, qui préoccupa tous les philosophes de Platon à Levinas, est jugée nulle et non avenue, que reste-t-il du rapport de l’esprit à l’absolu ? Et, finalement, à quoi bon s’interroger sur un réel a priori dépourvu de profondeur et de signification ultime ?

Or un enfant, un jeune, attend que l’on prenne au sérieux ses interrogations spirituelles : Pourquoi vivre ? Qu’est-ce que la mort ? L’amour peut-il durer ?…. Quand l’école déserte ces questions, quand elle esquive la question du sens, se dévoie en prestataire de « compétences » et s’enlise dans les « méthodes », tout cela alimente l’insignifiance de la parole enseignante. Une culture sans ouverture spirituelle engendre son symétrique: des adhésions religieuses sans culture. Le laïcisme produit son contraire, l’intégrisme. Et les contraires sont dans le même plan: à qui renonce aux exigences de l’esprit, ne restent en effet que le fanatisme ou la dérision, Charlie Hebdo ou la charia.

 4ème enjeu : renouer le dialogue entre traditions religieuses et raison philosophique

Enfin, si l’école s’engage dans un traitement objectif des traditions religieuses, elle encouragera les croyants à réconcilier en eux-mêmes les données de leur foi avec les exigences de la raison, en particulier dans le travail d’interprétation des textes sacrés. L’intimidation laïciste, prégnante dans les équipes enseignantes, est souvent intériorisée par les croyants eux-mêmes. « Je n’étudie jamais d’auteurs chrétiens, disait cette agrégée de lettres catholique, pour ne pas influencer mes élèves ». Comment un tel malentendu est-il possible ? Est-on plus neutre en étudiant seulement Voltaire, Maupassant et Zola ? La foi qui a inspiré Augustin, Fra Angelico, Leibniz, Mozart, Péguy ou De Gaulle…n’a-t-elle plus rien à dire à notre temps ? Or, si une culture religieuse sérieuse favorise chez les croyants une foi éclairée, elle peut permettre aux incroyants de connaître ce qu’ils rejettent, sans quoi leur incroyance n’est-elle qu’une opinion jamais interrogée. Répétons-le, qu’il soit croyant ou athée, nul n’est libre dans une ignorance.

Ainsi en promouvant une authentique culture spirituelle dans l’école, on vole au secours de la raison elle-même ! Car c’est bien d’une crise de la raison dont l’école souffre, cette raison qui est minée par la réduction positiviste et l’exclusion des questions métaphysiques. Les enseignants qui prennent au sérieux le dialogue entre sciences profanes et théologie ont donc un rôle éminent à jouer dans la culture scolaire: restaurer une confiance en la raison, qui honore les diverses modalités de celle-ci : raison philosophique, raison scientifique, intuition poétique, expérience des sagesses, discours théologiques…en distinguant ces modalités sans les opposer. Par exemple, un enseignant de science devrait être capable de distinguer, d’une part la description scientifique des phénomènes, d’autre part la nécessaire réflexion philosophique sur la nature, enfin les lectures théologiques présentes dans les récits de création, sans opposer ces différents plans. Or cela suppose un minimum de recul sur sa discipline (la science dit-elle le réel ? dans selon quel langage ?) et par ailleurs, un minimum de culture biblique sur les genres littéraires des textes de création (que prétend dire le texte, sur quel plan se place-t-il ?) Si l’enseignant distingue clairement les domaines, tout en les faisant dialoguer, il fera œuvre d’intelligence, loin de tout réductionnisme.

Conclusion

L’école catholique prendra-t-elle au sérieux sa mission d’instruction ? Si oui, comment renoncerait-elle aux questions les plus décisives qui fondent la culture et la civilisation : l’existence de Dieu, l’origine du monde,  la destinée de l’homme ? Chaque élève, croyant ou non a droit à ce savoir fondamental. Il a aussi le droit d’entendre les réponses de la foi chrétienne, présentées de manière objective et empathique, sans que l’on ne suppose son adhésion comme en catéchèse. Ainsi le cours de culture religieuse peut-il être à la fois objectif et situé chrétiennement. Tel est le beau défi d’une apologétique intelligente et ouverte.

Xavier DUFOUR