L’intérêt du caractère propre pour les familles

Un chef d’établissement nous fait part de sa réflexion sur l’Enseignement Catholique.


L’Enseignement Catholique est né du désir de voir les populations que l’on disait inéducables entrer à l’école, révéler ce qu’elles avaient de particulier à apporter au monde. Il est donc né de sa capacité à être attentif à une population particulière dans un endroit donné. Sa catholicité, c’est-à-dire son universalité, procède de l’incarnation, de son attention au corps, à l’esprit, à l’âme des enfants qui sont sur son chemin. On confond parfois catholicité et le bel idéal d’égalité. On a entendu récemment des ministres, citant Ferdinand Buisson, rêvant d’un élève citoyen, élevé hors-sol, « arraché à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel (…)”1. Déjà Benjamin Constant s’étonnait de ce paradoxe qui fait que « l’uniformité n’ait jamais rencontré plus de faveur que dans une Révolution faite au nom des droits et des libertés des hommes. »2.

Or la raison d’être de l’Enseignement Catholique, que l’histoire a paradoxalement renforcé dans sa structure à un moment où il était menacé dans son existence3, est, on l’a dit, de s’adresser à tous mais en respectant la famille d’où chacun vient. Les associations de parents d’élèves le disent souvent sous cette forme : « parents premiers éducateurs »4. L’ambition d’une association de parents dans le privé, des représentants nationaux de l’Enseignement Catholique, ne peut être de proposer partout sur le territoire un collège identique, estampillé du minimum nécessaire pour que les parents s’y retrouvent lorsqu’ils déménagent ? Cela reviendrait à vouloir reproduire l’utopie de l’Education Nationale, assez belle il est vrai dans son principe, d’offrir de Lille à Tamanrasset, dans chaque établissement rural ou urbain, la même qualité d’enseignant et d’infrastructure. Seulement il s’agit d’une utopie qui, si elle a fonctionné, supposait que les fonctionnaires qui la servaient allassent là où on les envoyait sans sourciller, et pas seulement les jeunes innocents à qui on ne l’avait pas encore fait, cela nie l’existence même d’un établissement sous-contrat. Le caractère propre de ces établissements, les pédagogies originales de chaque congrégation, de chaque école sont comme la prunelle de nos yeux de chrétiens et de parents.

Il faut donc que nos organisations locales comme nationales respectent la connaissance que, sur le terrain, les équipes enseignantes ont des élèves et leur laisse une autonomie d’organisation, de gestion des dotations horaires… On entend, même dans le public, l’exaspération des professeurs, des cadres, traités comme des agents et non comme des responsables. A quoi bon par exemple imposer aux établissements qui entrent des informations sur les élèves, sur les maîtres, dans les tableurs des rectorats, de renseigner derechef des logiciels catholiques aux noms poétiques : l’annuaire de gestion des flux d’élèves nommé « Ange » pour le primaire et « Gabriel » pour le secondaire ! Que l’Etat veuille vérifier que nos élèves ne sont pas fantômes, que les forfaits versés correspondent bien à des élèves réellement inscrits, cela paraît assez normal. L’Enseignement catholique n’en a en revanche pas besoin pour annoncer l’Evangile, ni l’APEL pour communiquer avec ses adhérents. Un annuaire existait déjà pour que les familles retrouvent les coordonnées des établissements. Elle a pourtant donné son accord à ce projet de Big Brother où les parents, les enfants, les professeurs, les salariés sont répertoriés. Que pense la CNIL de la chose ? Dans la Bible, les recensements sont toujours un moyen du pouvoir royal pour assurer sa puissance plutôt qu’une aide pour mieux connaître sa population5.

Le mouvement des professeurs par ailleurs est organisé selon une logique qui exclut de plus en plus la liberté réciproque de l’enseignant candidat et du chef d’établissement recruteur. Organiser le mouvement selon des règles trop précises et nationales c’est, inéluctablement, établir des critères qui aboutissent à des ordres de priorité : l’ancienneté d’abord et avant tout, puis le rapprochement de conjoints, pacsés ou mariés, le rapprochement de domicile, etc. Cela se fait au détriment d’autres critères : l’adéquation du profil aux besoins de l’établissement, à son identité particulière, à sa pyramide des âges. Pourquoi un professeur de cinquante ans aurait-il plus le droit de choisir son établissement qu’un professeur de trente ans ? Pourquoi un stagiaire formé dans un établissement ne pourrait-il pas y demeurer après son année de stage ? Les associations de parents du privé doivent s’inquiéter de ces dérives.

Un modèle alternatif pour les différentes organisations au sein de l’Enseignement Catholique est possible. D’ailleurs la loi Debré de 1959 ne crée pas un « Enseignement Catholique » qui serait une entité parallèle à l’Education Nationale mais elle donne la possibilité à des citoyens de créer une école en contrat avec l’Etat. Le législateur a pris soin d’éviter la constitution d’un ensemble qui pourrait s’opposer à l’Education Nationale ou encore donner le sentiment que les établissements à vocation chrétienne n’en font pas naturellement partie. En revanche, rien n’empêche les écoles qui se reconnaissent dans cette vocation chrétienne de se fédérer pour s’entraider, à l’intérieur d’un diocèse, d’une congrégation religieuse. Les familles peuvent souhaiter cette entraide dans l’Enseignement catholique sans financer une super-structure, doublon de l’Education Nationale.

La prise en compte des particularités des enfants, des familles, mais aussi des propositions éducatives, philosophiques, spirituelles donne son plein sens au caractère propre d’un établissement sous contrat… par exemple catholique. Toute gestion nationale trop uniforme éloigne des nécessités de terrain.

Un chef d’établissement de l’Enseignement Catholique.

1 Interview de Vincent Peillon, ministre de l’éducation, dans le JDD du 1er septembre 2012.

2 De l’esprit de conquête, page 146.

3 Après les manifestations de 1984.

4 Cf site de l’APEL : « Les parents sont les premiers et ultimes éducateurs de leurs enfants. Par nature, aucune responsabilité éducative n’est aussi importante que celle des parents. Les parents sont donc les premiers éducateurs dans le temps, mais aussi les premiers éducateurs en importance. Ils ne sont pas les seuls éducateurs de leurs enfants, mais si une décision doit intervenir dans le champ de l’éducation, c’est à eux qu’elle revient et, en ce sens, ils sont les ultimes éducateurs de leurs enfants. Par ailleurs, être parent ne s’arrête pas avec l’envol de l’enfant hors du cocon familial : parents nous sommes, parents nous resterons. »

5 2ème livre de Samuel, 24,1 et premier livre des Chroniques, 21, 1.