La réforme du collège fait-elle les affaires de l’école libre ?

« A qui le crime a-t-il profité ? » Cicéron 

Il se dit que la réforme du collège profite à l’enseignement privé sous contrat. Depuis sa mise en place dans les établissements, les familles, toujours plus nombreuses, se réfugient dans le giron de l’école libre. Dès lors, l’adhésion immédiate que donnèrent les hautes autorités de cette institution peut apparaître comme un calcul voire  une stratégie. Mais la Présidente de l’Apel, Madame Saliou, tout comme le Secrétaire Général de l’Enseignement Catholique, Monsieur Balmand, ont-ils vu juste ? Cette arrivée massive de nouveaux inscrits est-elle une bonne chose ? La réforme du collège fait-elle les affaires de l’école libre ?

Premiers émois

Pour répondre à ces questions, il convient d’abord de rappeler la ferveur avec laquelle Apel et Secrétariat Général de l’Enseignement catholique plébiscitèrent cette réforme. Avant même que celle-ci ne fût promulguée par décret, l’Association de Parents d’élèves de l’Ecole Libre déclarait en mars 2015 « accueillir avec beaucoup d’espoir la volonté de Najat Vallaud-Belkacem de réorganiser le collège suite à son projet de réforme ». Bien des « solutions avancées », affirmait un communiqué, « reprenaient les propositions formulées par l’Apel en avril 2011 ». Pascal Balmand de son côté invitait, dans sa « Lettre de l’Enseignement catholique », à « accueillir favorablement la réforme du collège », estimant que celle-ci était « à même de favoriser l’autonomie des établissements » ainsi que « le service d’une pédagogie personnalisée ». D’emblée le ton était donné. Pour une fois, trône et autel convergeaient en une visée commune. Eglise et Education nationale allaient déployer une même liberté de structures, s’appuyant sur une identique diversification des parcours. La concordance, historique, relevait du miracle.

Fuite des cerveaux

On ne saura jamais si les parents d’élèves ont été séduits par ces sirènes. Mais il apparaît que la rentrée 2016 s’est traduite, sur tout le territoire, par une migration du public vers le privé. Témoin de cette transhumance, le Diocèse de Lyon vient de faire connaître ses premiers chiffres. Dans sa Brève Hebdomadaire du Codiec et de la Direction de l’Enseignement Catholique de Lyon datée du 15 septembre, l’institution se réjouit d’une « progression record ». Les chiffres en effet parlent d’eux-mêmes. Lyon a gagné 1394 élèves pour cette rentrée. Chose étonnante, c’est le secteur du collège, avec un gain de 523 élèves, qui connaît la plus forte progression. Inutile de le mettre en doute alors, la réforme du collège, mise en place dans le public comme dans le privé, a provoqué chez les parents une telle défiance que certains ont inscrit leur progéniture dans l’enseignement privé sous contrat. Ici, l’école catholique est apparue comme refuge, sorte de rempart offert aux familles inquiètes. L’Eglise a donc joué son rôle, symboliquement puissant, de Mater et Magistra.

La grande illusion

Semblable confiance risque d’être déçue. Tout d’abord parce que, contrairement à ce qui est trop souvent dit, la réforme du collège vise aussi bien l’enseignement public que privé. Le texte du décret instituant cette dernière précise qu’elle s’applique aux élèves « relevant du ministère de l’éducation nationale », comme à ceux « des établissements d’enseignement privé sous contrat ». De même, il se trouve que la marge de liberté pédagogique qu’induirait la réforme est réduite voire conditionnée. Réduite, parce que celle-ci ne concerne que les « enseignements complétant le socle commun », ainsi que le précise l’article D 332-2 du Code de l’Education nouvellement modifié. Conditionnée, parce que ces derniers sont, dans leur contenu comme dans leur quantité, « fixés par arrêté du ministre chargé de l’éducation », ce que rappelle l’article D 332-4-1 du même texte. On le voit donc alors, la diversité des propositions autant que l’innovation pédagogique que permettrait la réforme du collège sont un leurre. L’indépendance que semblent chercher les parents inscrivant leurs enfants dans l’enseignement privé sous contrat est une liberté dans la pauvreté, une faveur soumise au bon vouloir du Prince. Ayant souscrit sans mot dire à ce projet, l’école libre a fait acte d’allégeance. Respectant à la lettre la politique du Ministère de l’Education nationale, elle s’est pliée au cadre imposé.

« J’étais des deux écoles et ça n’a rien changé » (Michel Sardou)

Que risque-t-il alors de se produire ? Quelles peuvent-être les conséquences d’une telle méprise ? A n’en pas douter les inscriptions ne tariront pas, l’école catholique continuant à faire croire à la possibilité d’une différence. Néanmoins, les autorités diocésaines semblent hantées par de tout autres questions. En témoigne la Brève Hebdomadaire du Codiec et de la Direction de l’Enseignement Catholique de Lyon, dont les rédacteurs se donnent pour objectif, « maintenant les effectifs connus », de « bâtir les projections » et de « préparer les discussions qui auront lieu pour utiliser au mieux les moyens qui seront alloués ». Strictement administrative, la perspective se cantonne à la simple logistique. Alors qu’il s’agirait de savoir comment accueillir les nouveaux venus, alors qu’il importerait de connaître leurs désirs, alors qu’il semble avant tout nécessaire de définir ce qu’il conviendrait de leur offrir, la Direction Diocésaine de l’Enseignement catholique de Lyon ne se préoccupe que de postes à pourvoir, de flux à contenir, de masses à répartir. Avec un tel projet, l’école libre ne risque pas de se différencier de l’enseignement public. Là où il faudrait affirmer sa spécificité, on reste dans des questions quantitatives. Là où l’on attendrait un supplément d’âme, on se contente de régler l’urgence.

La réforme du collège et l’adhésion qu’elle suscita auprès des autorités de l’enseignement privé sous contrat constituent un précédent. Pour la première fois, un projet ministériel fut entériné sans discussion. Mais il n’est pas sûr que cet alignement profite aux pourvoyeurs de l’école libre. Les parents, soucieux du meilleur pour leurs enfants, ne tarderont pas à réaliser la supercherie dont ils furent les dupes. Ceux qui se mettront en quête d’un authentique caractère propre iront voir ailleurs. De là une répartition des élèves en trois groupes qui commence à se dessiner déjà. Au public iront les enfants infortunés, venus de familles peu ou mal informées. Dans le privé sous contrat se trouveront des élèves qui attendent mieux, et dont les parents sont prêts à payer. Et vers le hors contrat se dirigeront les familles voulant faire un véritable choix, qui ne soit pas seulement dicté par la fuite du pire. En ces vases communicants, il n’est pas sûr que l’école catholique, qui tire pour le moment ses marrons du feu, reçoive la meilleure part. De grignotages consentis en concussions calculées, l’enseignement diocésain, devenu école publique payante, se fera marchandise d’Etat, chapelle réquisitionnée. Fruit de cette confiscation, l’Eglise n’aura plus alors à offrir au monde qu’une école de nantis et de lettrés. Une école de pharisiens. L’ « escroquerie », a pu dire en son temps Alfred Capus, est d’abord « une bonne affaire qui a rencontré une mauvaise foi.”

Olivier Gosset, « Parents pour l’Ecole »