L’icône et l’écran

« La technologie, liée aux secteurs financiers, est ordinairement incapable de voir le mystère des multiples relations
qui existent entre les choses, et par conséquent, résout parfois un problème en en créant un autre. »
Pape François, Laudato Si’

Depuis mai 2015, le Ministère de l’Éducation nationale s’est lancé dans un plan numérique pour l’éducation. Ayant une portée de cinq ans, ce dernier a coûté 3 milliards d’euros pour la mise en œuvre de ses trois premières années. Cette numérisation de l’enseignement redessine les contours de l’école, puisque, à en croire le rapport Jules Ferry 3.0 rédigé par le Conseil National du Numérique, il s’agit de «passer de l’espace numérique de travail réservé au travail scolaire à un espace numérique d’échange plaçant les élèves au cœur d’un écosystème». Conséquence de cette permutation, le territoire scolaire se veut champ virtuel où les professeurs deviendraient prestataires de logiciels et les élèves consommateurs d’écran.

Cette transformation, décidée par les instances de la rue de Grenelle, fut accueillie avec joie par les responsables de l’enseignement privé sous contrat. S’honorant d’un «Plan Solidarité Numérique», l’Apel souhaitait avec un financement d’ 1,3 millions d’euros équiper près de 800 établissements dépourvus de matériel informatique. Animé d’un esprit semblable, le Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique publiait, le 27 décembre 2016, son «Plan numérique collèges». Là aussi une frénésie de l’équipement s’affirmait. Là encore, l’équité comptable présidait aux décisions. Pour les rédacteurs du texte en effet, il importait de se hisser à la hauteur du matériel offert dans les établissements du Public. Mue par une rivalité concurrentielle, l’école catholique souhaitait «soutenir financièrement les investissements nécessaires» dans la généralisation du numérique. La stratégie était simple : compenser, par cette course à l’acquisition, l’inégalité des versements alloués. Aucune interrogation n’était portée sur l’opportunité de ces propositions, aucun accompagnement n’était pensé pour garantir le caractère spécifique de l’institution : on s’achalandait et l’on s’équipait, pour faire comme les autres.

Un tel conformisme surprend et interroge quant à la prétendue liberté des établissements privés sous contrat. Est-elle bien libre cette école qui entre sans discussion dans un programme qui lui est dicté? Est-il indépendant ce Secrétariat Général qui accepte de financer pour moitié un attirail imposé? Apel et autorités de l’école catholique cautionnent ici un état de servilité technique, institutionnelle et financière. Au nom d’une justice marchande, on entérine l’idée d’un appareillage massif autant que la réalité d’une numérisation généralisée.

Les risques sont pourtant connus et bien des études ont été publiées. L’informatisation d’une génération entière fait courir à tous le risque d’un désastre sanitaire, écologique et social. On sait que la consultation des écrans stimule le cortex préfrontal, siège des émotions premières, au détriment des parties plus antérieures du cerveau, lesquelles sont sollicitées pour mûrir une décision. On sait que le fréquent usage de l’ordinateur empêche les jeunes de s’endormir : un individu ayant quatre appareils numériques a statistiquement trois fois plus de risques que les autres de dormir moins de cinq heures par nuit. On constate une augmentation inédite de la myopie chez les jeunes de 15 à 30 ans. A cela s’ajoutent de graves nuisances qui devraient alerter chacun : utilisation pour l’élaboration de l’outil informatique de matériaux rares et non recyclables, consommation d’une grande quantité d’eau pure, accumulation d’ordures polluantes transportées par cargos entiers dans les pays pauvres. La massive numérisation de l’école est mise en danger de la maison commune, adhésion complice de l’institution à une culture du déchet, refus d’une véritable conversion écologique.

L’enseignement privé sous contrat devrait jouer son rôle de témoin et cerner bien davantage les besoins autant que les écueils. Les élèves n’espèrent pas le réseau, mais la relation. Un clic ne procurera pas le moindre déclic. Le logiciel n’est garant d’aucune logique. Ce n’est pas la surenchère matérielle qui fait la richesse d’une heure de cours mais l’intensité d’une présence liée à la culture qu’elle transmet. En cette inflation de moyens, l’école catholique révèle exactement la nature de ce qu’elle est : une institution malade de ses apparents succès, qui se jette sans réfléchir dans les mirages de la technique. En termes institutionnels cela se traduit par une perte du caractère propre. En termes spirituels il s’agit d’une sécularisation qui confine à une démission vocationnelle. Une école chrétienne, dépositaire du Verbe incarné auprès des jeunes, est d’abord un lieu de contemplation et de partage. On devrait y trouver la communion plutôt que l’hyperconnexion : nos enfants n’ont pas besoin d’écrans mais d’icônes.

Olivier Gosset, parent d’élèves, enseignant et membre de « Parents Pour l’école ».