Apprendre à apprendre

« En enseignant un savoir consistant, on enseigne en même temps le moyen d’acquérir un savoir nouveau ».
Robert Redeker, L’École fantôme

Datée des mois de janvier et février 2017, la revue Famille et Éducation destinée aux adhérents de l’Apel se donne pour objectif d’ «apprendre à apprendre».
S’appuyant sur l’avis de spécialistes, le dossier proposé est une anthologie d’idées convenues qui permet d’explorer les fondements autant que les impasses de la doctrine invoquée.
Ici, on déclare que «l’ élève devrait être l’auteur de ses apprentissages». Là, on affirme qu’ «apprendre à raisonner c’est exercer son esprit critique». Ailleurs, on prétend que «la diversification des approches est excellente pour la qualité du raisonnement».
Autonomie du processus apprenant, souveraineté du jugement et priorité transdisciplinaire sont autant de slogans qui s’appuient sur le présupposé selon lequel, avant de connaître, il faut pouvoir penser.
L’intelligence, affirme-t-on en somme, précéderait la science. Une telle hypothèse est un leurre, qui méconnaît la réalité de l’apprentissage autant que la nature de toute connaissance. C’est le savoir qui permet d’apprendre et la vérité qui suscite réflexion. Prétendre le contraire c’est enfermer maître et élève dans une subjectivité aliénante.

Apprendre à apprendre rend en effet le second doublement tributaire du premier, à qui il doit désormais et le savoir reçu et les moyens requis pour se l’approprier. Le pédagogue, rappelons-le, était un esclave, chargé de conduire l’enfant à l’école. Toute pédagogie court le risque de se résumer à une exploration de techniques qui enferme l’élève dans une dépendance aux artifices transmis.
En témoigne l’actuel essor de l’industrie pédagogique : didacticiels, spécialistes des sciences cognitives, séminaires d’apprentissage, diagnostics thérapeutiques sont des produits dérivés qui profitent de ce savoir sans cesse différé.
Or l’enseignement est art et non science : les fins que l’on y cherche dépendent des moyens qui s’établissent en fonction des circonstances et des personnes. Réduire l’apprentissage à une technique, c’est croire à la duplication des automatismes, faire de l’élève un clone, imposer une feuille de route qui n’aura finalement pas été choisie.
Fort heureusement, l’esprit souffle où il veut et la méthode est ce chemin conçu une fois qu’il est fini. Apprendre ne s’apprend pas, mais s’exerce et se vérifie. L’enfant, accompagné d’un adulte attentif, est bien assez grand pour éprouver les parcours qui lui conviennent, deviner les astuces qui lui sont profitables. Le précéder en cette découverte, c’est l’empêcher de se connaître, s’interposer entre lui et la culture, faire de l’apprenant un éternel apprenti. Et lorsque nous voulûmes parler, commença-t-on par nous instruire sur la manière de prononcer les voyelles ?

Quand il s’agit d’instruire, les précautions, si elles sont trop longues, finissent par lasser. Les préliminaires de méthode, les conseils purement techniques déçoivent la classe et font douter du maître. Rien ne vaut l’évidence du cours jointe à l’exigence de l’exercice.
Une parole est dite, des élèves la saisissent, le groupe travaille, essaie, échoue et réussit. Telle est l’aventure de la conscience, tels sont les exploits qui s’accomplissent chaque jour dans la banalité d’une salle de classe. L’artifice pédagogique retarde le moment du savoir, laisse espérer qu’on pourra se dispenser d’efforts et autorise à se dispenser de transmettre : apprendre à apprendre finit par empêcher d’apprendre.

Un jour, le petit Léo voulut se mettre au vélo. Ses parents, qui étaient de fins pédagogues, décidèrent d’en faire l’auteur de son propre apprentissage. Aussi s’employèrent-ils à développer son raisonnement et son esprit critique afin qu’il réfléchisse lui-même sur les raisons de son désir. Puis, par scrupule transdisciplinaire, ils lui montrèrent tous les autres les moyens de locomotion mis à sa disposition et qu’il aurait pu aussi choisir. Quelques jours plus tard, Léo, qui n’était toujours pas monté sur le moindre vélo, reprit son tricycle. Triste et mécontent, il en conçut une haine sourde pour ses parents, ces mal appris qui étaient incapables de lui rien apprendre.

Olivier Gosset, parents d’élèves et enseignant, « Parents Pour l’École ».