L’école déprogrammée

«Les programmes servent à définir le paysage culturel scolaire des enfants,
des adolescents, des élèves, à exprimer les choix d’une nation »
Luc Ferry

Le socle commun eut raison du collège. Le curriculum aura peut-être raison des programmes. Comme toujours la nouveauté des mots révèle la permanence des intentions. Comme toujours on pense que cela n’arrivera pas, que cela ne se peut pas. Et comme toujours on se réveille, se demandant si le pire ne risque pas de se produire.

La chose pourtant se signale, vivace et visible. Il existe, dans les plus hautes sphères de l’éducation, une frange d’experts qui entend en finir avec l’impératif des programmes. « Terra Nova », laboratoire d’idées qui sert d’antichambre à la rue de Grenelle, a publié une étude qui met à mal cette notion. Dans Que doit-on apprendre à l’école ? Savoirs scolaires et politique éducative, on estime « indispensable que les programmes descendent de leur piédestal illusoire ». Péjorative, la formule fait du savoir disciplinaire une autorité hautaine. La culture n’est plus médiation libératrice mais carcan stérile. Source d’inhibitions, le programme est cause de blessures, raison d’échec.

On lui préfère le terme de curriculum, exotique et plaisant, quoique venu du latin. Dans le texte en effet, ce dernier est perçu comme « prescription pédagogique plus large que le programme ». Fruit de cette libération, le curriculum « intègre l’apport des différentes disciplines » et « des différents niveaux d’enseignement ». Transdisciplinaire et pluricyclique, le curriculum est cet ensemble de propositions qui balaie les matières, traverse les niveaux.

Voilà qui est dit et voilà qui éclaire. S’il ne se définit plus par des contenus, s’il ne s’attache plus à des disciplines, s’il ne prend plus en compte la question de l’âge, le curriculum refuse d’articuler savoir et niveau, connaissance et génération. Que promet-il alors ? La « compétence » et la compétence seule. Définie comme « capacité à mobiliser des ressources cognitives », cette dernière est le recours trouvé par « Terra Nova » pour remplacer la disparition des programmes par la promesse d’une école plus juste. Il ne faudra plus connaître, mais être capable de chercher ce qui permet de connaître. En cette individuation de l’exigence, la culture n’est plus fondement à l’aune duquel se mesurent les aptitudes. Seule compte la capacité de l’appropriation, la débrouillardise devenant première des vertus. Le savoir perd sa valeur globale, la subjectivité de l’apprentissage comme de l’évaluation se faisant norme. La preuve, précise notre texte, le curriculum comprend une « prescription pédagogique construite au niveau national », « comme au niveau de chaque école ».

En cette fragmentation de l’exigence se dessine alors un savoir adapté et réduit aux besoins du moment. Preuve de cet utilitarisme, « Terra Nova » stipule que « l’école doit être très au clair sur les bénéfices que tel ou tel corpus de savoir peut apporter à l’ensemble de la population». L’apprentissage n’étant plus requis pour ses vertus de rigueur, on va à l’école pour faire profit. De là émerge l’idée d’un élève producteur et consommateur que déploie le concept de « curriculum local ». Par ce dernier, il s’agit de « mieux prendre en compte les besoins et les apports spécifiques de chaque élève » ainsi que « les ressources industrielles, associatives, entrepreneuriales locales ». Tel est donc notre curriculum, simple vademecum permettant de se faire une place dans la société de marché. Telle est la « politique éducative » que nous promet le document : l’édification d’une classe d’âge calibrée pour faire coïncider offre et demande.

« Programme » vient d’un mot grec qui signifie « ordre du jour ». Par cette filiation, le terme désigne un ensemble de propositions qui permettent de se projeter en un futur envisagé. Collant à l’immédiat présent, le curriculum de « Terra Nova » ne promet aucune nouveauté, n’assure aucune anticipation. Face aux tourments de notre temps, il serait judicieux d’envisager autre chose que l’employabilité et la performance. Un pays se définit aussi par son école. Et une nation sans programme est une terre sans avenir.

Olivier Gosset, parent d’élèves et enseignant, membre de « Parents Pour l’École »