Livret scolaire unique, système scolaire inique

«Le conseil pédagogique a pour mission de favoriser la notation et l’évaluation des activités scolaires»
Code de l’Éducation, article L 421-5

Depuis la rentrée de septembre 2016, certains parents d’élèves ont fait la découverte du Livret scolaire unique. Promis à une large généralisation, cet outil pédagogique constitue une rupture dans l’histoire de l’école française. Les modalités autant que l’extension de ce dernier signalent en effet une redéfinition de la mission scolaire.

Passant par le biais numérique, ce Livret scolaire unique promet tout d’abord une dématérialisation de la relation pédagogique. Sur l’onglet dédié à cette question, l’éducation nationale s’engage à offrir des téléservices progressivement disponibles à partir de décembre 2016. Ainsi, l’évaluation proposée s’envisage comme « forme numérique commune à tous les élèves ». Informatisés, les rapports unissant parents, élèves et enseignants prennent place dans le cadre d’une virtualité qui se fait hypothétique forum. Le carnet de notes, ne faisant plus l’objet d’une connaissance concrète sera accessible par le seul biais de la connexion.

Autre changement, le Livret scolaire unique entérine la segmentation du parcours scolaire en cycles. Est demandé aux chefs d’établissement de « saisir en fin de cycle l’appréciation littérale des acquis scolaires ». Ce n’est qu’en fin de maternelle, de CE2, de 6ème et de 3ème qu’un bilan sera fait sur les réelles capacités de l’enfant. Par ce découpage est mis fin à la périodicité des évaluations. En cette homogénéisation c’est la notion d’année scolaire qui se trouve mise en question.

Plus inquiétant, le Livret scolaire unique met l’accent, dans les items proposés, sur un examen des compétences qui se fait au détriment de celui de la connaissance. Ainsi, pour la fin du collège, l’élève saura, dans le domaine des sciences, s’il est en mesure de « comprendre », de « s’exprimer » « en utilisant les langages mathématiques, scientifiques et informatique ». Qu’il puisse compter, mesurer, raisonner importe peu. L’essentiel est de parler la langue de la science. Prime ici la valeur de l’usage sur celle de la maîtrise. Et privilégiée l’utilisation au détriment de l’acquisition. Il n’importe pas de bien savoir, mais seulement de se mettre en mesure de pouvoir.

Conséquence de cette subjectivité, le Livret scolaire unique, qui scrute l’élève dans sa capacité d’action, surinvestit la valeur sociale de son comportement. Ainsi, parmi les huit composantes structurant le cadre évaluatif, on en compte deux qui relèvent de cette dimension. « Formation de la personne et du citoyen » et « représentation du monde et de l’activité humaine » sont des thématiques qui sortent l’école du domaine culturel pour l’implanter dans le champ social. Ici, le savoir, supplanté par le savoir faire, est détrôné par les exigences du savoir être. Passant outre les prérogatives parentales, l’institution scolaire s’arroge le droit de se prononcer sur des attitudes autant que sur des opinions.

Ce Livret scolaire unique est donc signe d’une institution qui a renoncé. Refusant d’évaluer des savoirs, celle-ci dénie toute valeur au savoir. Par l’approximation de ses découpages autant que par la subjectivité de ses appréciations, elle génère un cadre dans lequel l’élève est incapable de se situer. Partant, elle empêche les parents de saisir le réel niveau de leur enfant. Dès lors, l’école devient la seule autorité qui est capable de se prononcer sur l’avenir de ce dernier. Arbitraire autant que flou, le livret scolaire unique est fondement d’un système scolaire inique.

Coline, qui venait d’achever sa Troisième, reçut une « synthèse des acquis scolaires en fin de cycle 4 ». Fière de son année, elle tendit le document à ses parents. Ceux-ci apprirent que leur fille avait une « maîtrise fragile » des « systèmes naturels » et des « systèmes techniques ». Pour ce qui était de « comprendre, s’exprimer en utilisant une langue étrangère et, le cas échéant, une langue régionale », sa « maîtrise » avait été jugée « insuffisante ». Fort heureusement, elle avait une «maîtrise satisfaisante » pour « la formation de la personne et du citoyen ». Mieux, pour « comprendre, s’exprimer en utilisant les langages des arts et du corps », elle était d’une « très bonne maîtrise ». Désemparés par ce langage inintelligible, les parents de la jeune fille prirent un sage décision . Ils l’inscrivirent à des cours privés du soir où, avant toute chose, on fit faire à Coline une dictée. Laquelle fut notée sur vingt, payée 25 euros et déductible d’impôts.

Olivier Gosset, parent d’élèves et enseignant, membre de « Parents Pour l’École »